Entretien avec l'ambassadeur d'Espagne à Rabat



Le Maroc avance avec détermination vers une démocratie avancée

Dans un monde globalisé, l'institution monarchique représente la stabilité, la confiance et la continuité, affirme l'ambassadeur d'Espagne au Maroc.
PAR  Hassan Alaoui | LE MATIN
[Le Matin] «Dans ce monde globalisé, l'institution monarchique représente une garantie de stabilité, de confiance et de continuité dans la démocratie. Le Royaume du Maroc est en train d'avancer avec détermination (et sans doute avec ses particularités propres) vers une démocratie avancée, avec une monarchie parlementaire et une régionalisation qui devraient libérer des énergies nécessaires pour le développement du pays ». Ce propos, c'est M. Alberto José Navarro Gonzalez, ambassadeur d'Espagne à Rabat, qui le tient. Il exprime ce que l'institution monarchique, le gouvernement et le peuple d'Espagne ressentent à l'égard de l'évolution nouvelle qui prend forme dans notre pays. Comparaison n'est pas raison, il donne surtout la mesure d'un regard étranger, objectif et lucide sur la place et le rôle de la Monarchie. Dans les plus grandes tourmentes régionales ou internationales, le Royaume du Maroc et le Royaume d'Espagne se sont constamment retrouvés l'un avec l'autre. 

Quelle qu'en soit l'évolution politique et institutionnelle de l'un ou de l'autre. On dit souvent que les majorités socialistes en Espagne, dépouillées de préjugés, sont davantage portées que d'autres pour établir et renforcer le partenariat avec le Maroc. Tandis que s'engage un nouveau processus politique de réformes au Maroc, dont la nature et la configuration n'ont pas de précédent, l'Espagne est parmi les premières nations à apporter son soutien. « Si nous nous donnons la main et nous unissons nos forces, je suis persuadé que nous pourrons réaliser de grands projets ensemble. Non seulement dans le cadre de nos relations bilatérales ou avec l'Union européenne mais par le biais d'un rapprochement entre l'Europe et l'Afrique ou pour assurer la stabilité et la prospérité dans la région de la Méditerranée. La relation entre l'Espagne et le Maroc s'est aussi beaucoup renforcée avec le Statut avancé, approuvé entre l'Union européenne et le Maroc, un statut privilégié que l'Espagne et moi-même avons fortement soutenu lors des négociations. Mon pays veut jouer un rôle clé dans les relations privilégiées entre l'Union européenne et le Maroc.

Nous devons doter de contenu ce Statut avancé et lancer une véritable politique de voisinage européenne », a souligné le diplomate espagnol. La proximité géographique ne condamne pas seulement les deux nations à coopérer et à se rapprocher au cours d'une histoire au long cours, elle les oblige encore à faire face aux problématiques de la démocratie, du développement, de la croissance et, ce qui n'est pas le moindre paradigme, de la modernité. L'ambassadeur d'Espagne parcourt et analyse pour « Le Matin » toutes les questions d'intérêt commun, la coopération politique et économique, technique et culturelle, les échanges entre les deux gouvernements, la place des entreprises espagnoles au Maroc, l'émigration et le tourisme. A cœur ouvert, il en débat.
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LE MATIN : M. l'Ambassadeur d'Espagne, vous avez été désigné à Rabat il y a quelques mois et c'est la première fois que vous accordez officiellement une interview à un organe marocain. La première question est de savoir votre sentiment des relations entre le Maroc et l'Espagne ?

Navarro Gonzalez :
 Les relations entre le Royaume du Maroc et le Royaume d'Espagne sont riches en histoire et en contenu. C'est fascinant de voir le regard de l'autre sur le pays voisin. Je crois que le sang qui coule dans nos veines est dans une large mesure le même. Les liens qui nous unissent sont très, très forts et singuliers. Nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes principes. Nous aimons la tolérance, la liberté, la solidarité et nous pensons que la diversité et la pluralité nous enrichissent et nous renforcent. Si nous nous donnons la main et nous unissons nos forces, je suis persuadé que nous pourrons réaliser de grands projets ensemble. 

Non seulement dans le cadre des nos relations bilatérales ou avec l'Union européenne mais par le biais d'un rapprochement entre l'Europe et l'Afrique ou pour assurer la stabilité et la prospérité dans la région de la Méditerranée. La relation entre l'Espagne et le Maroc s'est aussi beaucoup renforcée avec le Statut avancé approuvé entre l'Union européenne et le Maroc, un statut privilégié que l'Espagne et moi-même avons fortement soutenu lors des négociations. Mon pays veut jouer un rôle clé dans les relations privilégiées entre l'Union européenne et le Maroc. Nous devons doter de contenu ce Statut avancé et lancer une véritable politique de voisinage européenne. 


Que pensez-vous du processus de reformes engagé par le Maroc suite au discours de Sa Majesté le Roi
Mohammed VI le 9 mars ?


Vis-à-vis d'un observateur espagnol, l'actuel processus de réformes et de changement au Maroc est passionnant. Nous avons l'atout d'avoir deux monarchies constitutionnelles unies par des liens historiques et d'amitié. Dans ce monde globalisé, l'institution monarchique représente une garantie de stabilité, de confiance et de continuité dans la démocratie. Le Royaume du Maroc est en train d'avancer avec détermination (et sans doute avec ses particularités propres) vers une démocratie avancée, avec une monarchie parlementaire et une régionalisation qui devraient libérer des énergies nécessaires pour le développement du pays. Et il n'y a pas dans le monde un pays plus intéressé à la stabilité et à la prospérité du Maroc que l'Espagne. 

On a dit souvent que l'amitié des deux pays suit une évolution en dents de scie, marquée par des hauts et des bas ? Est-ce vrai ? Et donc à quoi devrait-on attribuer cette situation ?

Sans aucun doute, entre voisins il existe toujours des hauts et des bas dans les relations bilatérales. Le plus important c'est que ces relations soient toujours meilleures et que l'on n'oublie pas que les véritables acteurs sont nos citoyens. À l'heure actuelle, nous réalisons des projets ensemble, tels que le Processus de Rabat pour mieux gérer les flux migratoires, l'Union pour la Méditerranée ou la participation du Maroc dans la Communauté ibéro-américaine des Nations (qui réunit plus de 500 millions de citoyens parlant portugais ou espagnol). Actuellement, il y a plus de 800.000 citoyens marocains résidant, travaillant ou étudiant en Espagne , ce qui n'était pas le cas il y a à peine 10 ans.

Les relations historiques et géographiques sont significatives. La proximité condamne les deux pays à s'entendre . Croyez-vous que cela suffit pour consolider une amitié ?

Sans doute ce n'est pas suffisant. La proximité et l'histoire devraient aider à ce que nous ayons une meilleure connaissance de l'autre. Cependant, je crois que les Marocains ont une profonde connaissance de l'Espagne et des Espagnols que le cas contraire. 

On devrait avoir plus de programmes d'échange, spécialement pour les jeunes, ainsi que plus de citoyens espagnols se rendant au Maroc pour le visiter. Nous devrions créer un tapis d'intérêts communs, car, suivant l'exemple européen, c'est la meilleure manière de rapprocher nos sociétés. Je répète toujours que la stabilité et la prospérité du Maroc sont la stabilité et la prospérité de l'Espagne et de l'Europe. 

Au plan économique, il existe une coopération qui s'est renforcée ces dernières années, avec l'arrivée notamment au Maroc de plusieurs entreprises espagnoles. Quel est aujourd'hui l'état réel de cette coopération ?

Dans le cadre économique et commercial, -même si je sais que c'est un topique de le répéter- nos relations sont très en dessous de son potentiel. Je viens du Portugal où l'Espagne est le premier partenaire commercial et le premier investisseur. À mon arrivée au Maroc, j'étais surpris du fait que les grandes entreprises espagnoles ont à peine une présence au Maroc. 
Dans les dernières années, quelques grandes entreprises espagnoles se sont retirées du marché marocain et nous devrions intensifier les efforts entre les deux pays pour invertir cette tendance. C'est surtout les petites et les moyennes entreprises qui sont, -hormis les difficultés dans plusieurs cas- présentes dans l'économie marocaine. 

Il y a beaucoup à faire pour améliorer l'image du Maroc en Espagne et l'image de l'Espagne au Maroc. Même si tout au long de ces deux dernières années un grand nombre de vols aériens a été inauguré, je suis toujours surpris devant le fait qu'il n'y a pas de vol direct entre Rabat et Madrid. Ce qui me préoccupe aussi est le fait de voir que ces derniers mois le nombre de touristes espagnols se rendant au Maroc a fortement diminué. Dans les cinq derniers mois, on a recensé 60.000 nuitées en moins alors que le nombre de voyages d'Espagnols à l'étranger s'est maintenu stable.


Peut-on savoir s'il y a aujourd'hui un projet ou un plan de nouveaux investissements espagnols au Maroc ? Autrement dit, la crise économique en Espagne peut-elle infléchir la volonté économique de Madrid vers le sud ?

Pour moi, la crise économique est également une opportunité. Elle devrait permettre l'apparition d'entreprises espagnoles dans des secteurs prometteurs, tel que le secteur des nouvelles technologies, l'agriculture, la pêche, le tourisme ou celui des énergies renouvelables. Le gouvernement espagnol a déjà fait un pari de réussite sur les énergies renouvelables qui situe aujourd'hui l'Espagne comme leader mondial en énergie thermo-solaire.
Des entreprises espagnoles de pointe travaillent déjà au Maroc dans ce domaine. À la fin de ce mois, une importante délégation d'entrepreneurs marocains va voyager à Madrid, avec six ministres économiques du Gouvernement, délégation menée par le ministre de l'Economie et des Finances, Salaheddine Mezouar, et ceci devrait permettre d'impulser la coopération dans de nombreux secteurs économiques. Je souhaite voir le Royaume du Maroc participer à l'Institut ibérique de nanotechnologie de Braga ou dans le futur Centre des énergies renouvelables et d'efficience énergétique de Badajoz.

L'Espagne vient d'être citée et même désignée comme le pays qui mène la meilleure politique de l'immigration en Europe. Pourriez-vous nous en dire un peu plus et notamment pour ce qui est de la coopération avec le Maroc en matière d'immigration ?

Le Processus de Rabat que nous avons lancé ensemble en 2006 est un des exemples du comment nos deux pays peuvent faire face aux défis aussi difficiles que celui de la gestion des flux migratoires. Les migrations existent depuis l'origine de l'humanité, il y a plus de six mille ans. 

Tout au long des deux dernières décennies, les migrations ont augmenté (d'après les Nations unies, actuellement il y a plus de deux cent millions d'immigrants dans le monde,) il y a eu un effet de globalisation (les immigrants arrivent de par tout dans le monde), et aussi une féminisation (le nombre de femmes immigrantes est presque égal à celui des hommes). Ce qui n'a pas changé à travers les siècles, c'est que les migrants fuient l'instabilité et la pauvreté et vont à la recherche de la stabilité et de la prospérité. 

En plus ces gens sont toujours les meilleurs, ceux qui ne se résignent pas. Il y a à peine quinze ans, l'Espagne était un pays d'émigration.

Pendant les dix dernières années, d'après les informations des Nations unies, l'Espagne est le pays qui a accueilli le plus d'immigrants au monde, après les Etats-Unis d'Amérique. 
Cette année, l'Espagne a dépassé les 47 millions d'habitants, dont plus de 5,7 millions sont des étrangers résidents légaux, aussi bien des citoyens communautaires que des citoyens non communautaires. 
Parmi eux, 14% sont des Marocains. De ce fait, les Marocains sont le deuxième collectif national plus nombreux, après les Roumains. 

En outre, il faut signaler qu'environ 60.000 immigrés marocains ont acquis la nationalité espagnole au cours des dernières années. Pour cela, la collaboration entre les Administrations espagnole et marocaine en matière d'immigration est très fluide et se maintient, malgré l'impact de la crise économique, non seulement dans la gestion des flux de main-d'œuvre lors des campagnes agricoles, mais aussi pour la protection des droits et pour l'intégration et le développement social des travailleurs et travailleuses déplacés. Je pense que l'immigration bien gérée est un phénomène largement positif pour le pays d'accueil, notamment dans ce monde globalisé où chaque langue ou culture est une richesse en soi. 

Il n'y a qu'a voir le succès des pays de « mélange » comme les Etats-Unis ou le Brésil.


Dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée, comment voyez-vous une coopération étroite entre le Maroc et l'Espagne à ce niveau-là ?

Comme j'ai déjà dit, le Maroc et l'Espagne peuvent faire beaucoup de choses ensemble dans le cadre de la Méditerranée. Nous l'avons déjà fait lors du Processus de Barcelone, ou avec le Statut avancé du Maroc qui démontre sa volonté d'ancrage en Europe. Les deux pays ont également un rôle décisif dans les relations entre le continent européen et le continent africain, qui s'est réveillé dans ce XXIe siècle. Les changements et les réformes en cours dans le monde arabe offrent une opportunité extraordinaire pour relancer l'Union pour la Méditerranée. Le Maroc, pays précurseur dans ce processus de réformes, est appelé à jouer un rôle fondamental dans l'UPM. Je pense que le succès de l'UPM n'est pas une question de ressources financières comme de volonté politique à fin d'exporter la stabilité et la prospérité du continent européen sur toute la région de la Méditerranée. Dans cette perspective, on devra redoubler nos efforts pour trouver une solution au problème du Proche-Orient.

Commet voyez-vous la coopération culturelle entre le Maroc et l'Espagne ?

Le Maroc a été et demeure un pays prioritaire pour la Coopération espagnole. Le Royaume représente en effet presque 600 millions d'euros d'aide bilatérale brute dans la période 2004-2010, une des principales destinations de notre aide. Un soutien qui provient notamment de l'Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID) ainsi que de plusieurs Communautés Autonomes espagnoles. Dans ce cadre d'intense coopération, il faut mettre en exergue le rôle de la coopération culturelle et académique. La présence espagnole dans le domaine culturel au Maroc ne cesse d'augmenter, à travers le travail magnifique que déploient nos centres de l'Institut Cervantès, dont une nouvelle antenne ouvrira ses portes en juillet à Agadir. Presque 18.000 Marocains sont inscrits dans les cours d'espagnol offerts par le Cervantès, conscients de l'envergure acquise par notre langue parlée dans le monde par 500 millions de personnes. D'autre part, il faut souligner la présence d'un réseau de 11 écoles espagnoles qui dépendent du Service d'Education de l'Ambassade d'Espagne à Rabat, qui regroupent plus de 5.000 élèves, ainsi que les 300 écoles publiques marocaines dans lesquelles 65.000 élèves étudient notre langue. Dans le domaine universitaire, les relations bilatérales sont tout de même excellentes. Mis à part les relations directes entre les Universités de nos deux pays, l'Espagne est devenue le principal partenaire du Maroc dans la recherche scientifique universitaire grâce au Programme de Coopération inter-universitaire de l'AECID. Ce n'est qu'un bref échantillon de toutes nos relations culturelles bilatérales dont j'ai parlé précédemment. A cela, il faut bien ajouter plus de 600 activités culturelles que des organisations publiques et privées espagnoles réalisent chaque année dans le Royaume. Le public marocain apprécie notre culture et sait que les spectacles, expositions et conférences que nous produisons au Maroc sont axés sur l'excellence. 

Un volume d'échanges de plus de 5 milliards d'euros

Madrid accorde une importance particulière à ses relations avec le Maroc, pays «voisin, partenaire et allié». La proximité géographique entre les deux pays constitue un facteur important au service du rapprochement. L'Espagne met l'accent, dans ce sens, sur le nombre croissant des entreprises espagnoles qui s'implantent dans le Royaume et sur l'augmentation notable des liaisons aériennes entre les deux pays, dont le nombre s'est multiplié par quatre durant les trois dernières années. 

Avec un volume des échanges de plus de 5 milliards d'euros, le Maroc reste le principal partenaire commercial de l'Espagne en Afrique et le deuxième hors de l'Union Européenne. Ces flux représentent près de 25 % du volume des échanges entre le Royaume et l'UE. Dans le domaine de la coopération au développement, Madrid consacre chaque année plus de 60 millions d'euros en dons, subventions, micro-crédits et coopération financière, avec une priorité clairement marquée pour le social utilisant comme ligne de référence les orientations de l'INDH. Pour rappel, la ratification par le Maroc de l'accord de pêche avec l'UE, qui profite à une centaine de bateaux espagnols, a eu comme réponse l'ouverture d'une ligne de crédit de 13,5 millions d'euros destinée à restructurer le secteur de la pêche artisanale. 

En définitif, le Maroc et l'Espagne ont un grand nombre d'intérêts en commun, sur le plan économique et financier et ceux de la coopération sécuritaire, la lutte contre la migration illégale, le trafic de stupéfiants, le crime organisé ainsi que le terrorisme. L'échange d'informations en temps réel entre les appareils policiers et judiciaires des deux pays constitue une illustration édifiante de la confiance qui marque désormais les relations entre les deux pays.

SOURCE : le Matin
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